Le grand problème
avec l'Argentine, c'est que comme au Brésil, tu
ne sais pas où commencer. Le désert patagonien
? La sierra ? La pampa ? La chaîne des Andes ? Les
lumières de Buenos Aires ? La Terre de Feu ? Et
que faire dans cette immensité ? De la randonnée
amateure ou technique ? De l'observation de baleines ou
de pingouins ? Du travail volontaire dans une estancia
de cinq mille vaches ? De la pêche dans les lacs
andins ? Du vélo dans les couleurs minérales
du nord ? Près de deux millions huit cent mille
kilomètres carrés de territoire (soixante
sept fois la Suisse) sont là pour te désorienter,
pour te perdre. Ils s'offrent à ta découverte,
quels que soient tes intérêts et, au même
moment, ils te font regretter le temps dont tu disposes.
Une seule solution au problème insoluble d'une
telle diversité : le décidément incontournable,
et un poil asservissant,
carnet
des choix©. Une nouvelle fois, nous l'avons
mis à contribution, aidés que nous étions
par notre "liberté motorisée".
Le casse-tête n'a pas été simple pour
autant. Entre asphalte, pierriers et chemins de terre,
l'Argentine est capable de te mener n'importe où.
Et de solliciter à l'extrême hommes et mécaniques.
Entre les fourmillements intimidants de la circulation
dans les agglomérations du nord, et la solitude
sans borne du sud (pas de mécano, de station-service,
de relais téléphoniques), le dilettante
court plusieurs risques à la fois. Et l'épaviste
attend l'usager de la route à chaque contour !
Seule recette finalement, pour profiter pleinement du
pays : une bonne constitution nerveuse, saupoudrée
d'une tonne de patience, beaucoup de temps et ... une
bonne carte !
Lors du récit de notre départ d'Uruguay,
j'ai oublié de te mentionner un élément
qui a son importance. Au matin de notre dernier jour
dans le pays, nous avons retouvé notre voiture
avec un pneu à plat. Nous avons naturellement
positionné la roue de secours en remplacement
et nous sommes mis à rouler. Toute la journée.
Plusieurs centaines de kilomètres, en fait. Une
fois de retour en Argentine, nous avons pourtant jugé
qu'il valait mieux faire réparer notre crevaison
avant d'entrer dans Buenos Aires, juste au cas où.
Il faut dire que nous appréhendions grandement
d'y rouler après la lecture de quelques commentaires
de voyageurs qui la décrivaient comme l'enfer
des automobilistes. A Zarate, donc, nous avons
procédé à la remise en état
de notre véhicule (service complet à Chf
35,- et rafistolage des pneumatiques à Chf 2,50).
Puis nous nous sommes fébrilement remis en route.
A mesure que nous approchions de la capitale, le traffic
augmentait. Les autoroutes s'élargissaient et
le comportement des chauffeurs perdait toute distinction.
J'en souris aujourd'hui, mais je peux t'assurer que
la réputation des usagers de la route de Buenos
Aires n'est pas usurpée. Il y a parmi eux de
véritables aliénés et de nombreux
autres qui ont depuis longtemps empruntés les
sentiers de la folie. Bref, c'est dans un grand état
de fatigue nerveuse, et après nous être
un peu perdus dans nos directions, que nous nous sommes
approchés du centre-ville en fin d'après-midi.
