
de
quoi provoquer quelques maux de tête chez ceux qui
arrivent du niveau de la mer, comme c'était presque
notre cas. La "ville blanche" bolivienne est
véritablement magnifique avec ses bâtiments
coloniaux, richement ornés de balcons aux bois
travaillés. Pourtant, tout est trop propre ici.
On sent que ce charme est une façade et qu'il plaît
aux yeux, sans convaincre l'intellect. Il n'y a en effet
pas à arpenter les rues bien longtemps pour voir
arriver, derrière quelques étudiants fortunés
et en uniforme scolaire, un petit gosse tout sale et sans
savates qui pousse la chansonnette pour un sou. Que faire
alors ? Continuer de s'extasier sur les beautés
du passé en donnant le bolivar qui soulagera notre
conscience ? Se révolter contre la misère
présente et dresser l'étendard, tel le Che
en 1967 ? Prendre le petit être dans ses bras pour
lui témoigner de l'affection et lui donner ce qu'il
souhaite ? Et tout cela en sachant que demain ou le jour
suivant, tu ne seras plus là pour poursuivre ton
premier élan ! Voilà la difficulté
du voyageur : mesurer ses privilèges à l'aune
de la misère qu'il croise et malgré tout
continuer sa route, en gardant toujours à l'esprit
ceux qu'il a regardés dans les yeux et

(peu
ou prou) aidés, ainsi que tous les autres qu'il
a vus et pour lesquels son coeur s'est déchiré.
Seulement ainsi ses expériences lui seront utiles
pour tenter, à son échelle, d'oeuvrer en
quelque manière pour les moins fortunés.
L'esprit plein de contrastes et de contradictions, nous
avons quitté Sucre après l'avoir arpentée
pendant trois difficiles journées.
Nous avons pourtant dû apaiser rapidement nos émotions puisque
la cité qui nous attendait alors était
Potosi, la ville minière à la réputation
de souffre. Au long de son histoire, elle a été
tour à tour la plus riche et la plus désolée
des Amériques, sa fortune fluctuant au même
rythme que le cours de l'argent. Ses mines ont en effet
abrité les
veines
argentifères les plus volumineuses qui aient
jamais été mises à jour. Et leur
exploitation durant trois cents ans de régime
colonial a coûté la vie à près
de huit millions de personnes (esclaves africains, indigènes
sous-payés, femmes et enfants compris). Et cela
continue ... les coups de grisous et les éboulements
n'ont toujours pas cessé ! Il est du reste possible
de visiter quelques concessions (en direction du centre
de la montagne, en passant par des tunnels étroits
et centenaires) et de se rendre compte en vrai de ce
que l'on ne connaît chez nous qu'au travers de
Zola. Nous y avons renoncé. Par crainte de ne
pas supporter l'étendue de cette misère,
par claustrophobie, par peur d'être démunis
devant ces hommes qui avancent encore là où
nous-mêmes