Cette impression s'est pourtant estompée
très rapidement, comme si elle n'avait été
qu'un mirage causé par l'intense réverbération
du soleil. Après avoir obtenu nos visas, nous
sommes montés dans un taxi en compagnie d'un
couple de hollandais et avons mis le cap sur Siem Reap,
la ville qui borde les temples d'Angkor. La piste sur
laquelle nous avons roulé était moins cahotique
qu'on nous l'avait annoncé. Sans doute qu'une
machine venait de la mettre en ordre, puisque nous avançions à septante à l'heure. L'exercice
se révélait d'ailleurs périlleux
du fait que notre chauffeur était fréquemment
obligé d'éviter les volailles, les vaches,
et les porcs qui encormbraient la route. Mais il n'aurait
ralenti pour rien au monde, si ce n'est dans les quelques
villages que nous avons traversé. Le paysage
était monotone. Forêts décharnées,
brindilles sèches, brousailles, terre rouge.
De temps à autre une habitation. Quel contraste
avec le casino ! De gros bambous coupés en deux,
reliés entre eux par quelques fils de fer ou
par des herbes et des toits en feuilles de palmier.
Le tout dressé sur pilotis, sans doute pour éviter
les innondations de la saison des pluies. A n'en pas
douter, ce pays connaissait bien la concentration des
richesses. Il n'y avait guère qu'en Amérique
latine que nous avions vu une telle misère auparavant.
On n'observait rien : pas de plantations, de cultures,
d'élevage. Rien. Les maisons apparaissaient,
isolées et nues au milieu de la poussière.
Dans cette région pourtant située en zone
tropicale, pas la moindre trace d'eau. Pas de lac, de
rivière ou même d'étang. Aucune
jeune et verte pousse dans les taillis. Tout était
brûlé par le soleil, asséché
par des mois sans nuages. Nous pensions que c'était
cela qui expliquait l'absence d'agriculture. Mais c'était
pire. Notre chauffeur nous l'a révélé
avec une nonchalance qui faisait froid dans le dos.
Ca résonnait comme un coup de fusil près
de nos oreilles. En pointant une ou deux fois les bords
de route, il a déclaré : "Here ...
booom !". Il n'y avait toujours rien, mais on savait
désormais pourquoi; si personne ne cultivait
ou occupait le terrain, c'était par peur de se
faire démembrer par une mine !
Après environ trois heures de piste, nous avons
touché l'asphalte. Pas une route lisse, mais
quelque chose d'un peu régulier, malgré
les nids de poules gros comme une roue de camion. Par
la même occasion, nous avons pénétré
dans une végétation nouvelle, faite d'arbres,
de lianes et de feuillages. De nombreux reflets par-delà
la région boisée indiquaient la présence
d'un plan d'eau. De plus en plus d'habitations bordaient
notre chemin et nous observions des changements notables
dans la construction. Les murs étaient faits
de planches et de solides chevrons soutenaient les longs
avant-toits sur lesquelles reposaient des tuiles rouges.
Devant les porches, des enfants et leurs mères
vendaient des petits tubes de bambous. Instruments de
musique, nous demandions-nous ? Notre chauffeur nous
a expliqué qu'il s'agissait de nourriture. Le
bois fournissait le contenant d'une spécialité
régionale à base de riz gluant. Nous goûterions
le lendemain (et n'apprécierions pas vraiment).
Mais pourquoi les habitants donnaient-ils l'impression
d'être plus "nantis" par ici ? Etait-ce
