L'Inde posait problème. J'avais envie de m'y rendre depuis mon adolescence. Depuis, en fait, que je l'avais découverte dans des mes lectures, sous le regard de Mauriac ou de Hess. J'étais partagé entre ma hâte de voir de mes yeux ce que d'autres m'avaient révélé comme des mystères insondables et la réalité que nous avait décrite nombre de voyageurs. Nous avions depuis longtemps entendu qu'avec l'Inde, il n'y a pas de demi-mesure : "tu aimes ou tu détestes". Or, nous craignions effectivement de ne pas pouvoir nous réserver un peu d'intimité dans ce pays où les Autres sont constamment autour de soi avec leurs regards, leurs gestes, leurs odeurs, leurs activités cacophoniques. Sans parler de points d'inquiétude comme la seule condition humaine dans le pays, de ses chaleurs humides ou sèches, des parasites, des maladies, et de tout le reste que nous ignorions encore parce qu'on avait omis de nous en parler. Encore un mois avant de partir pour l'Inde, alors que nous étions à Krabi, nous avons rencontré un couple italo-argentin qui revenait du sous-continent. Ils en étaient dégoûtés. C'était la septième fois qu'ils s'y rendaient et ils avaient pourtant adoré chacun de leurs voyages. Cette fois-ci, ils y étaient venus après trois ans d'absence, avec la ferme intention de s'y installer. Ils nous ont raconté qu'ils n'avaient plus retrouvé l'Inde de leurs visites précédentes, que tout était changé et qu'ils n'y remettraient probablement plus les pieds. Nous avons trouvé le discours un peu excessif; peut-être n'avaient-ils connu le pays que sous l'effet d'un "bang" permanent ou d'une autre substance qui le leur avait peint différemment et que cette première appréhension du monde réel leur avait été ingérable ? N'empêche que les précautions qu'ils ont pris à nous décrire chaque situation et combien nous ferions mieux de nous préparer à des difficultés sans nombre n'était pas pour nous rassurer. Nous en sommes même venus à douter un moment, je crois. La raison nous est cependant vite revenue : nous avions vu et subi suffisamment pour nous émerveiller du meilleur, mais aussi du pire. Et un voyage autour du monde excluant l'Inde aurait eu un goût insupportable d'inachevé ! D'ailleurs, n'étions-nous pas sur les routes pour connaître l'Ailleurs, le Différent ? Pour vivre des chocs culturels et nous soumettre aux réalités de l'Autre ? Pour aller à sa rencontre et à sa découverte ? Si nous devions faire l'impasse sur un pays qui a inspiré les plus grands conquérants, comme les plus grands auteurs; si nous devions éviter l'un des berceaux de la science et des religions; si nous devions faire cela à cause des peurs et des impressions des autres, alors nous n'avions rien appris et nous n'aurions jamais dû sortir de notre confortable cocon aveugle ! Rétrospectivement, il me semble que nous n'avons pas hésité, en fait. Nous avons joué avec nos craintes, pour nous préparer mentalement et afficher en nous la liste de ce qu'il nous faudrait expérimenter. Nous avons fait le point sur nous-mêmes, aussi. C'est, je crois, le principal pour se rendre en Inde : savoir qui on est et comment on fonctionne. Ainsi, on apprécie encore mieux de l'oublier lorsqu'on est confronté à ce que j'appelle "un indicible chaos organisé".
