J'avais un vieux compte
à régler avec l'Australie. Je n'avais que
vingt et je m'apprêtais à commencer mon école
de recrue lorsque Laure est partie pour une année
sur les terres d'Oz. Elle devait y perfectionner son anglais
mais auparavant, Christian (son frère) et elle
avaient résolu de faire le tour du pays ensemble.
Si encore l'absence n'avait suffit à mon désarroi
! Voilà je recevais chaque semaine une missive
qui faisait l'apologie des gens, des paysages, des animaux,
du ciel et du climat de là-bas. Au fil du temps,
ma solitude s'est transformée en irrépressible
envie. Envie de la rejoindre, envie de partager, envie
de fouler aux pieds cette contrée qui paraissait
si extraordinaire. J'aurai attendu douze ans. Douze années
complètes à entendre que "l'Australie
ceci ...", "l'Australie cela ..". Tout
ce temps, je m'étais préparé à
appréhender sans surprise ce que j'allais y trouver.
En vain ! Comme en Alaska et au Yukon deux ans auparavant,
je me suis sentis conqui dès mon arrivée
sur le territoire. Evanouie mon ironie cynique et adolescente.
Disparue ma jalousie mal placée. Oubliées
les images mentales que je m'étais par avance figurées.
Ce que j'ai découvert et que Laure et moi avons
vécus ici, c'est cet incroyable sentiment de solitude
que seule peut faire naître l'illusion de la liberté.
Et l'Australie est reine en ce domaine. Les espaces sont
si grands, si dépeuplés et souvent si inhospitaliers
que l'on ne peut s'empêcher, en y pénétrant,
de se dire que le bout du monde est là, dans la
poussière de cet Outback. Et qu'ici, la nature
existe pour elle-même; tout ce qui y vit évolue
selon elle, et meurt lorsqu'elle lorsqu'elle le veut.
C'est ici que se trouve l'illusion. Des milliers de pionniers
sont décédés parce qu'ils ont voulu
croire qu'en ces lieux, ils étaient maîtres
de leur existence. Nous n'avons pas été
assez candides nous créer cette utopie, mais avons
en revanche accepté la chimère. Nous l'avons
prisée à chaque instant du périple.
Notre premier souci en arrivant à Sydney le
vingt-six juillet a été de trouver une
chambre agréable et surtout abordable. Nous avions
repéré une adresse sur le net, le Traveller's
Rest. L'inconvénient était qu'il se situait
dans le quartier de King's Cross qui a la réputation
d'être le moins sûr du pays. Mais nous étions
en Australie, où le danger a un caractère
sensiblement différent de ce qu'il est à
São Paolo ou à San Salvador. Nous avons
fait fi des conseils certainement bien intentionnés
et avons suivi les traces des milliers de sac-au-dos
qui avaient séjourné avant nous dans "The
Cross". Quel endroit sympathique ! Il est clair
qu'il faut faire avec les "claques", les prostituées
et les occasionnels junkies qui occupent le pavé,
mais sinon c'est un lieu vraiment intéressant.
Tout est animé matin et soir, les odeurs d'espresso
traversent les trottoirs, puis se font voler la vedette
par les currys, les pizzas ou les kebabs. Il y a également
les bureaux de voyages qui vendent tous les packages
imaginables dans le pays et des backpackers à
chaque coin de rue, qui déversent jour et nuit
leurs hordes de jeunes (et de moins jeunes) touristes
dans les rues. Bref, loin du "Bronx" qu'on
nous avait dépeint, nous avons découvert
l'une des rares zones urbaines où j'imaginais
facilement pouvoir me plaire (j'exprime cela au singulier
parce que Laure parvient toujours à se sentir
bien dans une ville). Nous avons donc "confiamment"
pris pension au Traveller's Rest. Nous y avons trouvé
un
